Carnaval
et Fecos
Le
carnaval de Limoux ne défile pas dans les rues de la ville. Seule
la grande place de la République, au cour de la ville, a le privilège
de recevoir les Masques: C'est une place en forme de quadrilatère
bordée d'arcades datant du Moyen Âge qui abritent, notamment,
cinq cafés. Le carnaval de Limoux ne claironne pas un thème
annuel à l'avance ; c'est dans le secret d'une arrière-salle
de café de cette fameuse place que les thèmes se décident
en secret, et là encore que les futurs Masques vont venir très
discrètement se travestir, se métamorphoser et se réunir
avec les musiciens de leur « bande », le jour de leur sortie,
préparée de longs mois à l'avance. Une vingtaine
de bandes animent, à tour de rôle, les samedis et les dimanches
carnavalesques ainsi que le mardi gras. Ce qui caractérise le
carnaval de Limoux est une danse rythmée, le Fecos, qu'exécutent
des membres de la bande accompagnés par une quinzaine de musiciens
jouant une musique typiquement limouxine. Chaque journée compte
trois « sorties » à heure fixe. La première,
qui s'effectue à 11 heures, est la plus originale : elle s'inspire
d'un thème d'actualité locale, nationale ou internationale,
tourné en dérision sur un mode assez grotesque, voi un
peu paillard, par la bande qui fa choisi et qui « sort »
ce jour-là. La sortie de 17 heures est plus classique, elle avance
sur des airs moins rapides. Le costume traditionnel est alors celui
de pierrot limouxin (différent pour chaq bande) avec pour accessoires
la collerette, les gants blancs, la besace de confettis qui vont virevolter
généreusement au-dessus des têtes (elle accompagne
nécessairement le costume du pierrot ou du noble) et la carabena,
roseau décoré, enrubanné et flexible pour suivre
fidèlement les évolutions de la mélodie. Elle sert
aussi à toucher la tête du badaud pour l'interpeller, lui
manifester qu'on le connaît, c'est l'accessoire primordial du
pierrot. La sortie de 22 heures est la plus importante, la plus solennelle,
la plus féerique et mystérieuse. Elle se déroule
à la lueur des entorches (torches faites de papier, de résine
et de frisons) qui par leur parfum particulier participent, avec la
litanie incantatoire des airs joués très lentement, à
l'atmosphère si étrange de cette fête. Les sorties
suivent un rituel qui mêle habilement tradition immuable et improvisation:
les Masques forment, tantôt avec les musiciens, tantôt avec
les badauds, des duos imprévus et imprévisibles, mais
qui suivent des règles transmises de génération
en génération depuis pratiquement quatre cents ans. Une
quinzaine de musiciens donnent le rythme aux Masques. Les instruments
sont très divers (trompette, clarinette, trombone à coulisse,
basse, contrebasse, caisse claire, grosse caisse...) afin de mieux coordonner
rythmes et pas de danse. Précédant les musiciens, chaque
bande sort lors de la journée qui lui est consacrée et
va d'un café à l'autre. À tour de rôle, trois
par trois, les membres de la bande ont le privilège de jouer
les chefs d'orchestre « menant » la musique, ils sont le
lien entre les musiciens et la bande. Ils « freinent » surtout
la musique pour exécuter leur marche lente qui se pratique en
déportant le corps d'un pied sur l'autre. C'est une danse avec
des saccades, des lenteurs et des fixés soudains, à la
fin d'une phrase mélodique. Les chefs d'orchestre s'immobilisent
alors ensemble, figés, la carabena dressée ; puis, dès
la reprise du motif, ils repartent en marquant la mesure, exécutant
le fameux pas. Le droit de mener leur retire celui de jeter des confettis
et de «chiner ».Les autres membres de la bande s'en font
un plaisir et s'en donnent à coeur joie... Les Masques dansent
seuls, ils évoluent majestueusement, religieusement, enlevant
la carabena, tout en soulignant la mélodie d'un geste de la main
et en jetant élégamment des confettis sur la tête
des badauds. Ces gestes purs et stylisés confèrent au
carnaval de Limoux une grande partie de son charme solennel. Derrière
la musique viennent les « goudils » , drôles, nobles
ou très ordinaires, selon leurs costumes particulièrement
diversifiés vieillard, clochard, bébé, princesse...
et leurs accessoires coordonnés : canne, parapluie, bougie, sucette
géante... Ils sortent généralement par petits groupes
ou bien seuls, dans l'improvisation la plus totale. Mais ils s'amusent
souvent à imiter la bai des pierrots, de façon burlesque,
en utilis par exemple, en guise de carabena, le parapluie, la bougie,
la sucette ou enco le poireau qu'ils tiennent à la main. Plus
les goudils sont nombreux, plus on juge ' Limoux qu'une sortie est réussie.
Alors q le cercle de chaque bande est impénétrab il est
très facile de venir grossir le nombr des « goudils »
en s'y mêlant: il suffit de prévoir un masque et quelques
hardes ou encore plus simplement de porter sa veste ou son manteau à
l'envers... et dans chacun de ses cafés, bandes et goudils se
succèdent, séparés par les musiciens, sans jamais
se mélanger. La musique sort d'un café pour entrer dans
un autre. Avant le premier tour de chaque sortie, devant le café
de départ, est jouée et dansée une valse lente
empruntée au répertoire classique ou spécialement
composée par un musicien de l'orchestre. De café en café,
les carnavaleux s'arrêtent, et font même une halte supplémentaire
devant l'emplacement d'un café qui n'existe plus aujourd'hui.
Le tour complet de la place dure environ deux heures, pour chacune des
trois sorties de la journée. Le café est le lieu de prédilection
de la « chine ». En intriguant par des remarques pertinentes,
d'une voix méconnaissable, le Masque cherche à se faire
offrir un verre. La « chine » va très loin, révélant
jusqu'à des détails intimes de la vie du « chiné
» . Dite en occitan, la « chine » est surtout l'apanage
des « goudils » . On voit que le spectateur est indispensable
à celui qui est masqué, déguisé, entièrement
dissimulé, hormis ses yeux. Le spectateur est le but de son déguisement
il devient un élément actif d'une comédie improvisée,
à deux personnages au moins, où l'on envoie à la
face non masquée les allusions parfois les plus paillardes, sans
considération de personne ni de milieu social. Toutes les témérités
verbales deviennent possibles. Sa Majesté n'est pas à
Limoux la supervedette du carnaval. Elle y joue son rôle, cependant
: le char de Sa Majesté Carnaval est reçu le premier dimanche
des festivités par les « meuniers » portant bonnet,
blouse et pantalon blancs, ainsi qu'un foulard rouge, chaussant des
sabots et tenant un fouet à la main... Et le dernier soir, il
sera jugé, condamné et brûlé à la
grande joie des Masques et des badauds, qui se retrouvent pour célébrer
ensemble la nuit de la Blanquette. Certains historiens constatent des
similitudes entre le carnaval de Limoux et le culte de Dionysos, chez
les Grecs, ou encore celui des saturnales ou des lupercales chez les
Romains: ils font un rapprochement entre les fêtes paillardes
et les « bandes » . De plus, fecos, d'origine mystérieuse,
pourrait venir du latin faex, signifiant « excrément »
, et par extension « lie de vin » , utilisée pour
se « masquer » le visage aux premiers temps de la fête.
Selon une autre tradition qui remonte au XIVe siècle, les meuniers
(fort prospères) célébraient, le jour du mardi
gras, la remise de leurs redevances au monastère de Prouille
(propriétaire de leurs nombreux et riches moulins). Accompagnés
de ménétriers, ils traversaient Limoux en lançant
des dragées et de la farine, symbolisées dorénavant
par les confettis. Mais d'autres encore voient dans le carnaval de Limoux
une danse s'inspirant des vendangeurs foulant le raisin de leurs pieds
et chantant, dansant, pour se donner du coeur à l'ouvrage. Une
fois les premières rentrées d'argent assurées,
ils auraient pu faire la fête, en reprenant la danse de l'effort,
pour la transformer en danse de joie...
(Renseignements
au 04 68 31 11 82)