La
sortie du Poulain
Mardi
gras est un jour de congé à Pézenas ; les magasins
sont fermés et, dans la ville, qui surprend d'abord par son calme,
avancent à grands pas des personnages costumés, masqués
et, pour beaucoup, vêtus de chemises de nuit blanches et d'un
bonnet de nuit assorti. Ils convergent vers la mairie où les
attend le fameux Poulain. C'est une sorte d'énorme cheval fait
de cerceaux de châtaignier recouverts de toile bleue marine, parsemée
aujourd'hui d'étoiles or, et jadis de fleurs de lis (au temps
des rois) ou d'abeilles (sous l'Empire). Les armes de la ville décorent
ses flancs. Au son des fanfares, l'animal se met en marche et les carnavaleux
s'élancent eux aussi en une farandole d'une folle gaieté.
j Précédé d'un meneur en costume rouge et blanc,
le Poulain traverse Pézenas en dansant au rythme des joueurs
de fifre, de hautbois et de « tambournel » qui le suivent.
Muni d'un tambourin imitant un crible à avoine, le meneur présente
l'animal et ne cesse de sauter, de danser, de tourner autour de lui
en faisant semblant de le nourrir. Le Poulain n'est pas en reste : sa
tête ornée de grelots et montée sur une tige télescopique
s'agite constamment et peut atteindre le premier étage des maisons.
L'animal est très vif ; animé par neuf porteurs cachés
sous sa charpente, il bondit, salue, boit à la fontaine de Marianne,
tourne sur lui-même et provoque, par ses reculades inattendues,
de nombreuses bousculades parmi les spectateurs, l'étonnement
des étrangers et les rires de la foule. Il secoue énergiquement
les deux mannequins juchés sur son dos, Estiénou et Estienetto.
L'animal est capricieux, facétieux, au moins autant que les porteurs
cachés sous sa carcasse, et commet toutes sortes d'espiègleries.
Ses mâchoires articulées lui permettent d'avaler, dans
un claquement sonore, toutes les « aumônes » qu'on
veut bien lui donner, soit des fenêtres des maisons, soit à
la terrasse des cafés où, avec son cortège de carnavaleux,
il ne manque pas de faire de nombreuses haltes. Autrefois, la quête
était systématique et ce qu'elle rapportait était
destiné à des oeuvres caritatives. Pendant trois heures,
le défilé met la ville en liesse. Il s'accompagne de danses
traditionnelles qui, au début du XXe siècle, avaient eu
tendance à disparaître et qui, depuis quelques années,
renaissent peu à peu, comme le « chivalet »,que danse
un drôle de cheval-jupon, ou encore la danse de la chemise ou
du feu aux fesses : au dos de leur chemise les danseurs fixent, à
hauteur des fesses, une queue de papier tortillé ; ils se munissent
d'une bougie allumée et se placent à la queue leu leu.
Ils avancent en zigzag, puis forment un cercle. Chacun tente alors d'enflammer
la queue de papier du danseur précédent, qui, tout en
faisant de même avec celui qui le devance, zigzague de plus belle
pour échapper à la flamme du suivant. C'est à une
visite de Louis VIII (père de Saint Louis) à Pézenas,
en 1226, pendant la croisade contre les Albigeois, que l'on rattache
la tradition du Poulain. Légende et Histoire se mêlent
: Le roi possédait alors une jument qu'il aimait particulièrement.
Celle-ci tomba malade et, à son grand regret, il dut la confier
aux bons soins des deux consuls de la ville. Il revint quelque temps
plus tard à Pézenas et fut surpris d'apercevoir sa jument
préférée, qui venait à sa rencontre, accompagnée
d'un petit poulain dont la tête avait été égayée
de feuilles et de rubans. Afin de conserver le souvenir de cet événement,
le roi Louis demanda que la ville invente une effigie en forme de poulain
et que, par amitié pour sa personne, celle-ci participe à
toutes les fêtes publiques », indique-t-on dans le catalogue
de l'exposition « Cités en fête » présentée
au musée des Arts et Traditions populaires, en 1992. Quant aux
deux personnages de carton-pâte juchés sur son dos, leur
présence y est plus récente, ne remontant qu'au xvcl`
siècle. Ils commémoreraient le geste courtois du maréchal
de Bassompierre, qui accompagnait Louis XIII à Pézenas
en 1622 : voyant une paysanne relever son cotillon pour traverser un
petit cours d'eau, le maréchal l'aurait emmenée sur son
cheval jusqu'à la ville. D'autres animaux processionnels existant
dans l'Hérault et plusieurs départements voisins, de nombreux
ethnologues rattachent ces traditions à des rites beaucoup plus
anciens qui pourraient remonter au... néolithique, sans se risquer,
toutefois, à attester une origine et une datation cert Alors,
autant rester sur ces légendes « historiques » qui
sont si belles.
(Renseignements
au 04 67 98 36 40)