La
journée de l'Ours
Aux
premières heures de l'après-midi, la jeunesse locale se
réunit au fort Lagarde, qui domine le village. Tout en partageant
un pique-nique, ils tirent au sort les rôles qu'ils tiendront
au cours de la fête : il, y aura les ours, les chasseurs, les
barbiers, plus quelques comparses et accompagnateurs. On prépare
ensuite les personnes que le sort a désignées, «parmi
les jeunes gens les plus lestes et les plus résistants »,comme
étant ceux qui devront jouer les ours. Les ours ont droit à
une tunique en toile de jute, sur laquelle on coud des morceaux de peaux
de mouton coupés sur mesure. Dans ces mêmes peaux de mouton,
on taille une sorte de chapeau conique qu'on plante bien droit sur la
tête et que l'on coud au reste du costume, afin qu'il ne tombe
pas pendant les courses-poursuites. Il ne leur reste plus qu'à
s'enduire le visage et les bras d'huile et de suie, pour ressembler
à des ours. Les chasseurs, fusil chargé à blanc
et gourde de bon vin en bandoulière, sont prêts eux aussi,
et la fête peut commencer. À 14 heures, armés chacun
d'un solide gourdin, les ours s'élancent vers le village, poursuivis
par les chasseurs qui ne cessent de décharger leurs armes. Les
ours arrivent au village, font des grimaces et saisissent les spectateurs,
et surtout les spectatrices, pour les barbouiller du noir de leur visage
et de leur bras. De temps en temps, les ours tombent, faisant mine d'avoir
été touchés par une balle. Rapidement ils se relèvent,
grondent, bondissent, lancent leur gourdi en direction des chasseurs
et reprennent de plus belle leur poursuite. En fin d'après-midi,
quand une majorité de personnes portent les traces des pattes
d'ours, arrivent les « ours blancs » dits au les barbiers.
Ils ont le visage enfariné, son vêtus d'une longue chemise
blanche et portent un bonnet blanc. Ils sont « armés d'une
hachette, d'un « blaireau » et d'une cuvette. Alors s'arrêtent
les mouvements de foule, la pétarade incessante des chasseurs,
et les barbiers se précipitent sur les ours noirs pour s'en saisir:
une dernière lutte s'engage pleine de rudesse scandée
par les rythmes des musiciens, et se termine par la chute de tous les
participants les uns sur les autres. Enfin, les ours noirs sont capturés
et conduits sur la place du village où les barbiers font mine
de les raser avec du boudin noir du pays trempé dans du vin,
en guise de blaireau et de mousse à raser. Débarrassés
de leurs peaux de mouton, visage et bras essuyés, les ex-ours
noirs reprennent visage et cor, humains puis, pour sceller la réconciliation
ils se lancent avec leurs vainqueurs dans une ronde effrénée.
Le lendemain de la fête de l'Ours commencent les trois jours de
carnaval. Au cours de ces journées se déroulent - l'encadenat
(ou enchaînement), où hommes et femmes à part forment
deux longs « rubans » qui serpentent dans les rues moyenâgeuses
de Prats-deMollo, au son de la musique catalane; - le bail de la posta.
Il lui faut un indispensable accessoire : la posta. C'est une planche
de 1,50 m de long et de 30 cm de large ; l'une des faces porte le visage
de la Vierge et l'autre face la tête d'un diable grimaçant.
Les danseurs sont rangés par couple, face au porteur de la posta.
Le premier couple s'avance et la cavalière doit embrasser la
face présentée par le porteur, diable ou Vierge. Le couple
recule, revient en dansant, mais cette fois la cavalière reçoit
un coup de planche sur le postérieur. Les autres couples s'avancent
ainsi à tour de rôle tout en dansant ; - le tio tio (ou
tison tison) se déroule au cours du bal du mardi soir. Les danseurs
habillés de blanc et le visage enfariné se munissent d'une
bougie allumée. Ils entrent en piste au son d'une musique entraînante
et forment un cercle. Chacun essaie d'enflammer le journal accroché
dans le dos du danseur qui le précède, tout en cherchant
à se protéger de la flamme de la personne qui suit. Le
dernier est chargé d'éteindre les flammes naissantes à
l'aide d'un gros soufflet. Le tio tio sonne le glas de Sa Majesté
Carnaval,qui, sans ménagement, est bientôt arrachée
de son trône, puis placée sur un bûcher dressé
au centre de la place et, tandis qu'elle se consume, la foule entonne
un chant nostalgique < Aden pobre Carnaval » (Adieu pauvre
Carnaval). Après ces trois jours de liesse, c'est au tour des
ours juniors de s'initier à la fête et à ses rites.
Comme leurs aînés, deux enfants s'habillent de peaux de
mouton, se noircissent le visage et les mains puis, poursuivis par de
petits chasseurs, se lancent à la poursuite des autres enfants
dans les rues du village. La journée de l'Ours coïncidait
autrefois avec la Chandeleur, et certains rattachent son origine à
une légende que relate (écrivain catalan Carlos Bosch
de La Trinxeria dans sa nouvelle intitulée « Montalba »
: « On raconte qu'une jeune bergère de Cal Pubill fut surprise,
un jour, par un plantigrade, alors qu'elle surveillait son troupeau
(...). En l'apercevant, elle fut prise de panique et s'évanouit,
ce qui permit à l'ours, qui n'était autre que le diable,
de (emmener dans une de ces toues (cavernes dans la montagne) qui lui
servaient de repaire (...). Reprenant ses esprits, elle se recommanda
dans une fervente prière à Notre-Dame du Coral. Toutes
les fois que la bête approchait, elle invoquait Notre-Dame, et
fours, désarmé par ces invocations, poussait d'horribles
grognements. Ces grognements attirèrent (attention des bûcherons
qui travaillaient aux alentours. Le neuvième jour de sa captivité,
qui était celui de la Chandeleur, les bûcherons (...) délivrèrent
la jeune fille et la ramenèrent chez ses parents. L'ours, constatant
que sa proie lui avait échappé, fut pris d'une rage folle,
ses féroces grognements ne cessèrent de retentir dans
la vallée (...). Ce fut (ermite de Notre-Dame du Coral, aidé
d'un garçon de ferme, qui en débarrassa la contrée.
» Cette journée de l'Ours pourrait avoir simplement pour
origine la peur qu'en avaient les habitants de ces régions montagneuses,
dans les temps où y étaient très nombreux.
(Renseignements
au 04 68 39 70 83)