Le
pèlerinage des Gitans
Le
24 mai, après la messe d'ouverture dans l'église des Saintes-Maries-de-la-Mer,
les châsses contenant les reliques sont lentement descendues par
un treuil de la chapelle haute, au milieu des chants et des acclamations
des fidèles. Gitans et « gadjé » (non-gitans)
sautent, et c'est à qui touchera les châsses le premier.
Les enfants sont hissés à la hauteur de la statue des
saintes pour qu'ils y posent leurs lèvres ou leurs mains. L'assistance
exprime une intense ferveur. Les cierges sont si nombreux qu'ils se
serrent en une sorte d'ardente forêt blanche dont la chaleur envahit
la crypte. Dans la boîte réservée aux intentions,
des gitans glissent « des linges d'enfants, d'humbles, bijoux
», des messages qui disent leur foi profonde. Puis les gitans
habillent Sara selon les années, une quarantaine ou une cinquantaine
de robes et de capes s'amoncellent sur la frêle statue qui grossit
au fur et à mesure qu'on la vêt. Leur foi se manifeste
aussi par des actes moins naïfs on saisit l'occasion du pèlerinage
pour enseigner le catéchisme dans les caravanes, et de nombreux
gitans profitent de ce rassemblement familial pour faire baptiser leurs
enfants. Mais ce 24 mai est avant tout le jour où la statue est
portée par les gitans jusqu'à la mer. Ils sont des milliers
à suivre la statue de Sara et la croix de procession, en une
cohue débordant des rues étroites que les gardians à
cheval ont bien du mal à canaliser ». Les Arlésiennes
en costume traditionnel font elles aussi à Sara une escorte d'honneur,
tandis que pendant des kilomètres les gitans entonnent inlassablement
des cantiques, entrecoupés du cri mille fois répété
de « Vive sainte Sara » (bien que le clergé n'ait
jamais prononcé sa canonisation). Le 25 mai, après la
messe solennelle du matin, la barque ayant à son bord les statues
des deux saintes est portée à la mer, accompagnée
d'une foule de pèlerins, gitans et non-gitans, de gardians à
cheval et d'Arlésiennes en costume. Les porteurs avancent dans
la mer, pour mieux symboliser l'arrivée des saintes par la mer.
L'évêque, à bord d'une barque traditionnelle de
pêcheur, bénit la mer, le pays et les pèlerins.
La procession revient ensuite vers l'église dans la joie des
acclamations, des instruments de musi du carillon des cloches. Dans
l'après-mi se déroule la cérémonie de la
remontée châsses vers la chapelle haute... Non loin de
l'église, une sorte de kermesse s'est installée : baraques
et étalages dres en plein air proposent diverses pacotilllles
et gourmandises. La fête jaillit spontanément sous forme
de chants et de danses. C'est la fiesta gitane, où foi et musique
sont intimement mêlées. Le lendemain, 26 mai, dès
la fin de la matinée, les rues du bourg connaissent l'abrivado
et le bandido, et, l'après-midi, les arènes résonnent
des jeux de gardians, de musique et de diverses expressions folkloriques.
Passé le temps du pèlerinage, les gitans vont repartir,
en formulant une dernière prière : « Sainte Sara,
mets-nous sur la bonne route et donne-nous ta belle chance et donne-nous
la santé. Et quiconque pense du mal de nous, change son tueur
pour qu'il pense du bien. Amen. » Selon la tradition, Marie-Jacobé,
sueur de la Vierge, Marie-Salomé, mère de deux apôtres,
accompagnées (peut-être) de leur servante noire, Sara,
et de façon plus affirmée de Lazare, le ressuscité,
ainsi que de sa sueur Marthe (que l'on retrouve à Tarascon, terrassant
le « dragon »), Marie-Madeleine, Maximin, Trophime, Sidoine...
Pour certains, ils auraient été chassés de Judée
par les juifs de Jérusalem et jetés dans une barque sans
rames ni voile; ils auraient abordé ainsi les côtes de
la Provence vers 44-45. Pour d'autres, ils seraient partis volontairement
dans le but d'évangéliser des terres lointaines. La majorité
de ces saintes personnes remontèrent le long du Rhône pour
y répandre la bonne parole, tandis que les saintes Maries, dans
la même intention, choisissaient de rester sur place, avec Sara
(voir encadré ci-dessus). Il y avait déjà de grands
pèlerinages aux Saintes-Maries-de-la-Mer au xrrre siècle.
Au siècle suivant, le roi René, comte de Provence, entend
parler de leurs nombreux miracles ; il fait alors rechercher leur sépulture.
En 1448, des ossements sont découverts dans la crypte, sous le
choeur de (église, les reliques sont placées dans des
châsses luxueuses et déposées au sommet de (église,
sous le clocher, dans l'ancienne salle du corps de garde, devenue la
chapelle haute. (église est « une véritable forteresse,
conçue pour la défense: au Moyen Âge, les raids
des corsaires sarrasins n'étaient pas rares... Quand les pillards
apparaissaient à (horizon, toute la population du village se
réfugiait dans l'église. Les hommes veillaient aux créneaux
et sur le chemin de ronde... et l'on attendait la fin », tandis
que les femmes priaient dans la crypte. On retrouve la relation du débarquement
des saintes Maries dans tous les livres liturgiques, et ce récit
ne sera pas contesté jusqu'au xvn` siècle, époque
où plusieurs érudits se sont élevés contre
cette croyance, affirmant que les saintes étaient mortes en réalité
au ProcheOrient. Il est cependant avéré que, chassés
par les persécutions en Palestine, de nombreux chrétiens
ont débarqué en Provence dès le Ie` siècle
et ont évangélisé la région. Une analyse
récente des reliques des saintes Maries indique qu'il s'agirait
bien de femmes de type moyen-oriental ayant vécu au r siècle...
(Renseignements
au 04 90 97 82 55)